« Car il s’agit de ce qu’on appelle refaire une âme au pays ; et il y a une si forte tentation de la refaire à coups de mensonges ou de vérités partielles qu’il faut plus que de l’héroïsme pour s’attacher à la vérité. »
Simone Weil, L’Enracinement (1949), « Déracinement et nation », Paris, Gallimard.
Brigitte Bardot s’éteignit le 28 décembre dernier. Comme à chaque personne largement affiliée à l’extrême-droite française ou américaine, on s’empresse de trouver refuge, pour les hommages, dans les portions de vie plus ou moins larges dédiées aux combats qui, supposément, ne touchèrent en rien leurs préoccupations politiques. À la mort de Charlie Kirk, nombreux furent ceux qui se dressèrent contre ceux qui rappelaient, à juste titre, qu’il était d’extrême-droite. Croyons que nul est besoin de déplier les prises de position. Un jeune Français a dit récemment : « Si c’était Hitler qui avait été décédé ce dimanche, bon nombre de Français lui auraient, sans pression, rendu hommage. » C’est chose vraie. Le trépas semble être cet étrange totem que l’on obtient qui nous permet d’obtenir un oubli total de nos actes, quand on sait qu’ils sont mauvais. Ainsi lira-t-on systématiquement des formules floues dans la presse. Libération fait d’elle sa Une : « BB. Face A, face B » ; que diable cela veut-il dire ? Nous ne le saurons jamais ; pourtant il figure dans Libération un article « Brigitte Bardot, la dérive vers la haine raciale ». Mais quand il s’agit de diffuser au plus grand nombre, on reprendra cette fameuse phrase de Jean-Marie Le Pen, ayant appris en même temps que nous la mort de Jacques Chirac :
« Mort, même l’ennemi a droit au respect. »
Cette phrase semble avoir marqué beaucoup de (jeunes) Français. Jean-Marie Le Pen était à ce titre si symbolique, qu’on prit sa parole pour argent comptant. Avec un homme qui a creusé, 30 ans après sa disparition, la porte d’entrée pour le retour du nazisme en France, s’il fait témoignage de respect, alors on se dira sans doute pour ne pas sembler pire qu’un frontiste, qu’il faudrait que l’on respecte nos ennemis, lorsque morts. D’où cet étrange moment du trépas où les revendications identitaires et politiques deviennent des « controverses » pour France Culture & Cie.
Ces combats sont souvent longs et vus comme honorables. Beaucoup expliquent que Charlie Kirk n’est qu’un simple homme chrétien voulant vivre le modèle que prône le parti républicain à longueur de journée ; car le christianisme a cette fâcheuse habitude de servir pour justification de tous les comportements et agissements des hommes, aussi cruels ou étranges soient-ils, afin qu’ils paraissent comme une divine désolation du côté de certains de nos Africains, ou comme le mode de vie biblique pour nos « bros » importés d’Amérique du nord, qui refuseront ainsi la légalisation de l’IVG, qui militeront pour la fin de l’immigration quoi-qu’il-en-coûte, etc. Mouvement de balancier.
Brigitte Bardot était une défenseuse de la cause animale. C’est d’ailleurs ce qui lui a partiellement permis de justifier sa haine contre les musulmans ; je fis d’ailleurs la connaissance de son existence comme ceci. Tous les ans depuis un certain temps, Bardot écrit une lettre ouverte qu’elle publie sur Twitter pour dénoncer la « barbarie » liée aux abattages rituels de moutons des musulmans pour l’Aïd-el-Kebir. Au nom de la cause animale sans doute. Sans doute cela est-il aussi un prétexte pour qu’en 1990, elle choisisse Présent, un quotidien français d’extrême-droite, pour écrire ceci : « On égorge femmes et enfants, nos moines, nos fonctionnaires, nos touristes et nos moutons, on nous égorgera un jour, et nous l’aurons bien mérité. La France musulmane, une Marianne maghrébine ? Pourquoi pas, au point où on en est ? » c’était il y a trente-cinq ans. Les musulmans ne sont pas les seuls à être de reste. Treize ans plus tard, à l’intérieur de Un cri dans le silence, voici les homosexuels (quoiqu’ils aient déjà été présents dans ses mots bien avant cela, en grande véhémence) : « Certains homosexuels ont toujours eu un goût et un talent plus subtil, une classe, une envergure, une intelligence, un esprit, un esthétisme qui les différenciaient du commun des mortels jusqu’à ce que ça dégénère en lopettes de bas étage, travelos de tous poils, phénomènes de foire, tristement stimulés dans cette décadence par la levée d’interdits qui endiguaient les débordements extrêmes. ». Quand Damso était encore grand, il écrivait :
« Les choses sont souvent plus belles avant, comme le visage de Bardot Brigitte.[1] »
Son apparence physique, tout comme ce qu’elle a représenté pour le cinéma français, nous importe peu. C’est son apparence morale qui s’est dégradée ; et c’est sans doute ce qu’entendait partiellement Damso ici. Car maintenant, de nous les descendants d’immigrés ou même d’étrangers, Brigitte Bardot dit que nous sommes « Des autochtones ayant gardé leurs gènes de sauvage. (…) Des réminiscences de cannibalisme des siècles passés. » (à propos des Réunionnais, ici). En somme, la majorité des propos racistes, homophobes, islamophobes et j’en passe que Brigitte Bardot tint furent directement reliés à son combat pour la cause animale. Aussi[2] Bardot ne peut-elle être tirée d’affaire devant ses propos : ils sont constitutifs de qui elle est. La société ne saurait le nier, puisque cette société l’a vu marier un conseiller politique de Jean-Marie Le Pen[3] en 1992.
On vit Aymeric Caron, député de la 18e circonscription de Paris, dire que « Ce n’est pas ça qui restera d’elle. » Au risque de nous étendre sur l’enfer de la suprématie blanche dans la démocratie représentative, qui décide à notre place, musulmans, homosexuels ou racisés, voilà l’incarnation même du « Mort, même l’ennemi a le droit au respect ». Nous ne saurions faire l’économie de dire que le combat politique d’Aymeric Caron, l’antispécisme, a sa part dans cette minimisation. Mais elle est inadmissible pour tout contexte, dans le fond et à plus forte raison dans la forme, et d’autant plus encore avec l’atmosphère politique qui règne aujourd’hui. Sans hésiter nous dirons de l’homophobie et de l’islamophobie qu’elle prolifère d’autant plus que nos députés de gauche radicale nous laissent tomber à la moindre occasion d’un combat plus important. Deux météorites convergent vers la violence extrême que subissent les marginaux et les minorités : d’un côté, les combats de l’extrême-droite perpétuels, leur nativisme de la plus grande saleté et toutes les itérations de leurs avis dans l’histoire de la République : l’affaire Dreyfus, les Ligues factieuses, Vichy, l’OAS, le Front national aux présidentielles de 2002. De l’autre, le délaissement de toutes les abruties gauches, et droites, au fur et à mesure que les choses se suivent.
Et quel est alors ce respect que demandait Jean-Marie Le Pen, et que Caron accorde volontiers à Brigitte Bardot ? L’irrespect qu’il eut pour nous, est la vache à lait du respect qu’il lui fournit. C’est un renoncement à ce qu’est la gauche. Pétrone dans le Satiricon : « César a jeté ses armes gauloises, pour prendre celles de la guerre civile. » ; de la même manière, Caron a jeté ses armes de gauche, et par la même occasion celles de la lutte contre le racisme, l’homophobie ou l’islamophobie, pour prendre celles de la cause animale. Chacun appréciera comme il veut de cela.
Toutes choses égales par ailleurs : nul est besoin de faire le lien avec ceux qui diront qu’on ne peut pas ouvrir de bouteille de champagne à la mort de Jean-Marie Le Pen, ou de Charlie Kirk. La mort n’a absolument rien changé à cette immunité factice, à ceci près que certains symboles de nos fossoyeurs ont enfin disparu. Le racisme n’a pas disparu. L’homophobie non plus. Et l’antisémitisme non plus. L’islamophobie non plus. Mais laissons-nous une ou deux minutes, souffler, et apprécier que ceux qui nous verraient dans les pompes funèbres sont enfin partis.
À toi qui lis ceci, en rendant hommage à Brigitte Bardot, tu fais le choix des animaux et des films du passé fantasmé pour une petite icône « à la française » ; certainement pas celui du respect des minorités.
[1] Damso, « Z. Kietu », Ipséité (2017).
[2] Donc.
[3] Il s’agit de Bernard d’Ormale.




